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D'origine tutsie, Benjamin Sehene est revenu dans son pays pour comprendre comment des préjugés ethniques imprécis ont conduit à l'horreur
On a écrit beaucoup de livres sur le génocide rwandais de 1994. Mais la grande majorité d'entre eux sont des travaux d'étude qui se proposent d'analyser l'histoire du Rwanda, sa culture, le déroulement du génocide lui-même et tous les facteurs objectifs auxquels on peut penser pour tenter de comprendre un événement aussi monstrue ux. Et la quasi-totailté de ces livres ont été écrits par des Occidentaux. Or nous avons ici non seulement un livre de souvenirs subjectifs, mais aussi un livre écrit par un Rwandais, qui a vécu le génocide " en biais", si
l'on peut oser cette expression. En effet, Benjamin Sehene n'était pas au Rwanda pendant le génocide et son livre, contrairement à celui de Yolande Mukagasana par exemple (1), n'est pas un livre de souvenirs. Tutsi né en 1959, très tôt émigré avec sa famille en Ouganda d'abord, puis au Canada et finalement en France, Benjamin Sehene a appris le génocide par la radio. Et même s'il explique avoir toujours eu le " Rwanda au cœur ", pendant toutes ses années d'exil, on a l'impression qu'il ne se passionnait pas pour' la politique politicienne qui allait faire exploser sa patrie lointaine.
Après le génocide, Benjamin Sehene est d'abord assommé. Et puis il décide d'aller voir. De tenter de comprendre ce qui s'est passé. Or Sehene a acquis un regard distancié sur une Afrique où il est né mais qui n'est plus qu'à demi son monde. Et comme il est profondément honnête, c'est de la tension entre son européanité acquise et son africanité innée que naît un petit miracle de lucidité âcre, un texte à la fois désabusé et passionné, un livre de " choses vues ", que n'aurait pas désavoué Victor Hugo.
La littérature sur le Rwanda, même déjà avant le génocide, est un repaire de clichés. Royaume africain à la cohérence spectaculaire, peuplé de deux groupes ethniques à la fois antagoniques et étroitement imbriques, écran ou se sont projetés les fantasmes raciaux de l'anthropologie européenne du XIX siècle, le Rwanda n'est pas un pays africain comme un autre. " Etes-vous tutsi ou hutu ? ", demandent à Sehene les jeunes Blancs des Organisations non gouvernementales (ONG) venus " sauver le Rwanda " au lendemain de la catastrophe. Eux seuls osent la question fatidique à laquelle pensent pourtant tous les Rwandais dès qu'ils voient " un étranger " comme lui. Et c'est là que commence le cauchemar. L'auteur nous décrit en effet un monde obsédé par un préjugé d'autant plus meurtrier qu'il est imprécis. il y a des Hutus à physique de Tutsi et vice versa;
tout le monde parle la même langue; nombreux sont les couples mixtes et encore plus nombreux sont les veufs et veuves d'" une ethnie " qui ont vu mourir leur conjoint, voire qui ont été obligés de le tuer de leurs propres mains. Les noms eux-mêmes, contrairement à une véritable appartenance ethnique où la langue conditionne les patronymes, ne donnent aucun indice sur le fait d'être hutu ou tutsi. Car le peuple rwandais est un, mais comme deux mâchoires d'une même bouche qui tenteraient de se mordre l'une l'autre.
D'UN RÉALISME EFFRAVANT
Le miracle de ce livre, c'est que l'auteur, à quelques très rares exceptions près, ne tombe pas lui-même dans le piège ethnique qu'il dénonce. Candide au pays des monstres, Sehene est étonnamment libre de préjugés. il raconte tout ce qu'il voit même lorsque ce n'est pas politiquement correct, même lorsque c'est fou: la fillette sauvée par les assassins de ses parents, les Tutsis émigrés " qui ont tendance à considérer toute la communauté hutue comme coupable ", la statuette de la vierge décapitée dans une église, sa demi-sœur hutue dont il se rend compte qu’elle a pris part au génocide. ou les femmes tutsies qui procréent comme on monte au combat. Ici pas d'assassins monstrue ux et de victimes toujours innocentes. Evitant les pièges tant du révisionnisme (la théorie du " double génocide ") que de l'hagiographie (puisque victimes, tous les Tutsis sont bons), il nous donne une image d'un réalisme d'autant plus effrayant qu'il est sans manichéisme.
L'auteur va très loin dans l'honnêteté, comme lorsqu'il nous décrit en détail son arrestation et sa détention pour une histoire de plaques de voiture volées et le climat familial qui s'ensuit Lorsqu'il sort, il comprend que ce sont les officiers de l'armée liés à sa famille qui l'ont dénoncé. Et qui rachètent ensuite - sciemment - les plaques volées qu'ils lui reprochaient de détenir. Ces mêmes officiers, souvent de très jeunes hommes, mais qui ont dix ans de guerre derrière eux et dont presque toute la famille vient de basculer dans le néant collectif, traitent ensuite l'auteur avec beaucoup de gentillesse. il a " perdu son pucelage " en prison, il a vu un peu de l'horreur, il a été victime lui aussi, mi-innocent et mi-coupable; et il est désormais l'un des leurs.
Sehene n'est pas politiquement correct. Et c'est pour cela qu'il faut le lire. Les conséquences du génocide rwandais n'ont pas été traitées sérieusement, ni par la communauté internationale ni par le régime actuel de Kigali, et c'est désormais tout le continent qui est en proie à une guerre impliquant quatorze pays autour d'un Rwanda malade.
U) La mort ne veut pas de moi, de Yolande
Gérard Prunier
Le Monde, 16 juillet 1999
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