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Emile M Tubiana

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Sa'adani et le prince
by Emile M Tubiana
Friday, December 6, 2013

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     Extrait de mon livre Saadani et le prince 1ere et 2eme Partie


 
Premiere partie   Affichee le 28 Oct 2013

Sa’adani était mon arrière-grand-père du côté de ma mère et il était le père de ma grand-mère maternelle. Il était de grande de taille, doux et gentil, blond aux yeux bleus. Ses joues étaient roses. Il avait un grand cœur, il aidait là où il pouvait et ne s’attendait à rien de retour. Il n’aimait pas les compliments de peur qu’on lui fasse des œillades. Il avait une belle dentition mais il aimait constamment se plaindre du mal de dents. Il aimait les bons plats, mais il ne mangeait jamais au regard même furtif du monde ou des membres de la famille. Il aimait l’air pur ; c’était la raison pour laquelle il aimait passer son temps à cheval. Il traversait les champs pour aller d’une place à l’autre. Il aimait raconter des histoires. Sans rien dire, il savait exiger le silence pour continuer son récit sans avoir l’air de bousculer qui que ce soit. Il n’aimait ni les mensonges ni les secrets. Il aimait son cheval et il prenait bien soin de le laver et le nourrir. Il adorait ses cinq filles mais encore plus sa femme Rachelle. Il n’avait qu’un seul garçon et c’était son dernier enfant. Il gagnait sa vie paisiblement en allant aux foires régionales. Ses compagnons de route l’adoraient pour sa simplicité et pour sa gentillesse.
 
            Les Béjaois le reconnaissaient toujours sur son cheval. Il aimait tellement bien s’habiller que tous ceux qui le voyaient le prenaient pour un noble. Il habitait le quartier judéo-arabe que l’on nomme E'in Esemch ; c’était le quartier ou nos ancêtres habitaient depuis des générations, il se trouvait au nord-est de notre ville. Dans ce quartier les Juifs et les Arabes vivaient en bon voisinage et en excellente harmonie bien avant l’arrivée des Français. Les juifs et les musulmans parlaient l’arabe et le bédouin. Ils avaient forgé ensemble plusieurs aspects de la culture tunisienne. On les distinguait uniquement par la religion et parfois par certains habits. Les Arabes et les Juifs se respectaient mutuellement, c’est se qui différenciaient les habitants de la Tunisie et ceux des villes de province et ceux de la capitale.
 
            Nous, les enfants, nous ne faisions aucune différence entre musulmans, juifs ou chrétiens. Parmi les chrétiens, il y avait des familles maltaises, siciliennes, espagnoles. Nous jouions ensemble dans la rue, c’était l’extension de nos maisons. C’était aussi notre place de rencontre, notre place de récréation et notre place de sport. Déjà, lorsque j’étais très jeune je faisais des courses à maman et je marchais depuis notre maison qui était dans la rue Khaznadar, en passant par la Place Abdel Kader et par Bab Boutefaha, puis Bab El Ain jusqu’à la maison de mes arrière-grands-parents Rachelle et Sa’adani, qui se trouvait justement dans ce quartier de E'in Esemch. Je me souviens que lorsque je croisais une personne âgée je devais lui dire : « Sbah El Kheir » quand c’était dans la matinée et je disais « Nharek Zein » dans la journée. Et si j’oubliais de saluer la personne, celle-ci m’interpellait pour me dire :
            « Oueld Echkoun Enti ? » (Fils de qui es-tu petit enfant ?) Le soir j’étais sur d’avoir des réprimandes de papa:
            « Tu croises une personne et tu ne la vois pas? » me disait papa. C’est ainsi que j’avais appris les salutations en arabe. Lorsque j'avais atteint l’âge de neuf ans j’allais avec papa au “Hamam Sayalla” (bain turc) qui ne se trouvait pas loin de notre synagogue. La plupart du temps papa et moi allions au bain qui était à Bab El Ein, pas loin du magasin de mon père.
 
A cette même époque j'avais opté pour la synagogue d’E'in Esemch (l'oeil du soleil) qui avait été aménagée par le grand-père de Leila Fitoussi dans une chambre au premier étage. Je passais près de la place du café Boutelja, puis par la rue Kheredine (Khyar Edine) ou papa, mon oncle Victor, Brahem et Chaloum Boukhobza avaient leurs magasins. Ensuite je continuais jusqu’à Bab el Ein de là jusqu’à Ein Esemch. Je faisais ainsi la découverte des anciens lieux et je satisfaisais mon plaisir d’être auprès de certains membres de la famille et auprès d’amis que je connaissais et que j’aimais beaucoup. Je me sentais amplement compensé par les chants liturgiques et par les bénédictions que j’obtenais de ces personnes âgées. Après la guerre lorsque nous passâmes à la rue François Faure-Dère où nous eûmes des nouveaux voisins. Cette rue s’appelle maintenant  la rue Habib Thameur.
 
 
Deuxieme partie
 
            Avant que les Français n’occupent la Tunisie, Béja se composait des quartiers d’E'in Esemch, du Rebat, de Bab Bou Tefaha, Bab El Ein, El Haouiri, El Hadra, puis Bab Ekhnanou et E’in Jnan par la route de Souk el Khemis qui est devenue Bou Salem (en 1966) et de la Kasba, Piccola Sicilia, puis opposé à Ein Esemch, celui qui était devenu le quartier français Sidi Fraj au nom du saint musulman, etc. Les juifs habitaient avec les arabes dans les anciens quartiers et partageaient les mêmes maisons. J'aimais roder dans ces quartiers où mon arrière-grand-père Sa’adani et mon arrière-grand-mère Rachelle vivaient. A E’in Esemch se trouvaient plusieurs membres de notre famille. La sœur de ma grand-mère et sa famille, les cousines et les cousins à ma mère. Lala Albou et sa famille, Haya Mechach, Hmani et sa famille, la famille Boukhobza, la famille Allouche, la famille Boubli, la famille Lilouf, la famille Bellaiche, la famille Cohen, la famille Zakini, la famille Mimouni, la famille Msika, la famille Ankri, la famille Sarfati, et évidemment la famille Saadoun, qui formaient l’ensemble de notre grande famille. Puis j’avais encore de la famille à Tunis, à Hammam-Lif, la Goulette, la Marsa, puis certains à Suliman 
 
On était amis avec la famille Brami, la famille Khalfon, la famille Levy, famille Belahssen, la famille Ariche, la famille Bijaoui, la famille Narboni, la famille Assousse, la famille Berdah, la famille Berrebi, la famille Chaouat, la famille Belliti, la famille Msika, la famille Ankri, la famille Fitoussi, la famille Attia, la famille Fargeon. Apres l’arrivée des Français plusieurs familles ont déménagé vers le nouveau centre de Beja, et parmi eux les Levy, les Zakini, les Aiche, les Lilouf, les Narboni, les Cremisi, les Chouat, les Boubli, etc.
 
Chaque famille avait au moins une dizaine d'enfants que je connaissais et avec qui je pouvais jouer. Je me sentais pour ainsi dire abrité comme chez moi à la maison, j’étais protégé par la chaleur humaine et familiale qui émanait de ces personnes. Par nécessité les rues devenaient l’extension de nos foyers, les amis de la rue devenaient l’extension de nos grandes familles, de notre quartier. Les Arabes, les Musulmans, les Juifs, les Français, les Italiens, les Maltais, les Espagnols faisaient partie intégrale de notre ville et de notre voisinage. C’étaient eux qui depuis des années avaient su forger une amitié et une bonne entente entre les habitants de cette ville ; c’étaient eux les piliers de notre ville, de notre quartier et de notre communauté.
 
Toute notre éducation, notre façon de vivre et la douceur que nous avons connues nous parvenaient de ces êtres bons et innocents. Leur origine se trouvait dans cette douce cité depuis des siècles. Je ne pourrais pas m’imaginer notre ville sans la présence des Bédouins et de leurs caravanes de chameaux, de chevaux et d’ânes, les troupeaux de chèvres, de moutons. Chacune des familles qui habitaient les quartiers de notre ville pouvait raconter le passé lointain de Béja. Elle connaissait l'histoire de chaque famille juive, musulmane, italienne et autre qui habitait ou qui avait habité Béja. Elle déterminait l'âge et les événements en fonction des années passées dans chacune de ces anciennes maisons du quartier et des événements.
 
La synagogue de E'in Esemch servait de mon temps aux vieux qui n'avaient encore pas quitté le quartier. La nouvelle synagogue du "Rebat" que mon arrière-grand père Abraham Tubiana, qui était alors le président de la communauté juive avait construite, était un peu loin pour les vieux d’E’in Esemch. La plupart n'avaient jamais bougé de ce quartier, leurs familles y habitaient depuis longtemps. Combien de fois je croisais un vieux ou une vieille dame dans la rue ces personnes m’appelaient pour n’avoir pas salué. La réponse était toujours:
« Oueld Echcoun Enti » (Fils de qui es-tu?) Lorsque je répondais par annoncer le nom de maman ou de mon papa, ils me répondaient toujours : « Aha! Hfid Sa’adani Ou Hfid Rachelle! » (Arrière-petit-fils de Sa’adani et de Rachelle ou petit-fils de Nouna et de Lalou Tubiana) puis c’était toujours : « Kif Ahoualem » et « Salem Alihem » (Comment vont-ils? et Passe-leur le bonjour de la part de Monsieur un tel ou de la part de Madame une telle.) C’étaient les moyens de communication de ce temps. C’était ainsi que nous échangions des informations.
 
Les relations entre les citadins étaient très aimables et très cordiales. Les samedis j'allais prier dans la petite synagogue d’Ein Esemch. Les vieux de ce lieu de prière improvisé, étaient pieux et pauvres, mais ils dégageaient de la bonté et de la gentillesse. J'allais prier avec eux ; j'avais l'impression que je respirais l'air de la vie. Ces vieux me transmettaient un sentiment céleste et il me semblait sentir une pureté humaine. En un mot, une douceur agréable émanait de leurs personnes, et pour simplifier, je dirais, ce qu'il y a de plus haut dans l'être humain. C'était pour moi des moments très appréciés. J'étais le seul enfant, parmi ces vieux, qui savait bien lire les rouleaux de parchemin.
 
            Les femmes, occupaient la cour. Elles venaient avec des chemisettes bouffantes, leurs jupes faites d'un morceau de tissu en soie et avec des rayures en couleur, qu'elles roulaient autour de leur corps, qu'on appelait « Fouta », leurs têtes étaient couvertes de foulards qu'on appelait « Taqrita ». La plupart de ces vieilles femmes attendaient dans la cour et écoutaient les sons des chansons liturgiques et des prières qui descendaient du premier étage à travers une petite fenêtre de la synagogue que les hommes laissaient ouverte durant le service. 
 
             Je lisais la paracha de la semaine du Sefer Tora, (le paragraphe de la semaine sur le rouleau en parchemin). Il y régnait un silence ! Tous m'écoutaient. Une fois la lecture terminée, je devais faire le tour de tous ces vieux qui me félicitaient avec des compliments comme : « Hazak Veematz », ou « Hazak ou Baroukh » ou « Tizke le Chanim Rabot » ou « Tizke le Hayim ». (« Sois fort et courageux » ou « Sois fort et béni » ou « Que tu vives de nombreuses années » ou « Que tu mérites la vie »). Je serrais la main de ces vieux. C'était la coutume d'alors et d'aujourd'hui. Comme s’ils me disaient Bravo ! Tu as réussi une épreuve de la vie.
 
            Une fois les prières du samedi terminées, ces femmes nous accueillaient dans la cour où elles avaient préparé quelques tables garnies avec des bouteilles de Boukha Boukhobza (boisson alcoolique à base de figues) et des plats remplis avec de la « Tfina Kameh » (pieds de veau avec du blé) ou de la « Tfina Camounia » (pieds de veau avec des pois chiches, de l'ail et du cumin) ou de la « Tfina Pkaila » (épinards frits à l'huile avec des pieds de veau et de la viande qu'on laissait mijoter toute la nuit sur un canoun avec quelques braises dans les cendres), ou encore de la « Tfina Nikitous » une soupe de poulet préparée avec des morceaux de sellerie et des pâtes fines rondes faites à la main qui avaient aussi cuit lentement toute la nuit et que l'on mangeait avec des grains de couscous. Chaque semaine nous dégustions d'un autre plat de Tfina. En principe les femmes, et chacune à son tour se chargeaient de faire le plat de Tfina pour la synagogue.
           
            En sortant, je parcourais les rues avec leurs pavés de pierres, qui témoignaient des siècles d’existence. Je me sentais purifié par l’ambiance de ces êtres. Ces sentiments émanaient de cette atmosphère, et me pénétraient jusqu'au tréfonds de moi-même. Je gardais jalousement ces sentiments comme des mérites sacrés. Lorsque je quittais ce lieu modeste, j'essayais de prolonger ces douceurs qui m'envahissaient. J'évitais mes meilleurs amis, que je pouvais rencontrer dans la rue de crainte de profaner ces sentiments. Je flânais ainsi dans les ruelles qui étaient vides de passants, afin de retarder mon arrivée à la maison. Ainsi je gardais jalousement cet état d'âme dans lequel je me trouvais. Je me croyais le seul à être enveloppé de ces doux sentiments. Je les considérais personnels et pures. Mes parents et mes amis ne pouvaient pas deviner que mon isolement était volontaire. J'avais beaucoup de compréhension et de respect pour eux. 
 
            Aujourd'hui, je me sens gratifié de pouvoir me réfugier à certains moments dans ces agréables souvenirs. Je me rends compte, qu'il n'est pas toujours donné à tout le monde de se réjouir de ces paisibles moments. Je me rends aussi compte que malgré les tractations, les responsabilités et l'évolution que chacun de nous passe dans sa vie, nous avons tous le besoin de nous retirer en nous-mêmes pour découvrir petit à petit notre monde, qui se trouve en nous. Je me dois de témoigner que ces mêmes sentiments agréables émanaient aussi d'un vieil homme musulman qui était pieux et qui venait souvent visiter papa à son magasin, ce qui me permet de conclure que certaines personnes possèdent cette sérénité et ce rayonnement, sans rapport avec la religion à laquelle elles appartiennent. Mon expérience me prouve que personne ne possède l'exclusivité du monde spirituel. Depuis j'ai appris à respecter tous les êtres, quels qu'ils soient.
 
 
Copyright 2013 Emile Tubiana

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Reviewed by Jane Noponen Perinacci 12/8/2013
Those were the days, my friend............Weren't they great?

Love ya!

Jane

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