Lorsque nous vivions en Tunisie, mon cousin Robert et moi jouions ensemble à attraper les oiseaux. Sa mère était restée veuve, après que son mari était mort de ses blessures de la guerre 1914-1918. Quand son père souffrait encore de ses blessures, il me disait: "J'espère que mon fils et toi ne connaîtront jamais les guerres". Hélas pendant la deuxième guerre mondiale Robert combattait déjà les Allemands et moi je me trouvais sous les bombardements des avions Messerschmitt et Stuka. Puis pendant des années je ne l'avais plus vu. Il était appelé sous les drapeaux pour combattre les Allemands.
Son père Jacob, qui était aussi français né en Algérie, était aussi rappelé sous les drapeaux pour combattre les Allemands. La différence était qu’en 1914 à la première guerre mondiale, les Allemands ne cherchaient pas à conquérir ni la France, ni une partie de la France. Ils cherchaient seulement à faire couler le maximum de sang français et à affaiblir la France. Mon père aussi était appelé sous les drapeaux de la France en 1914 et était revenu intact, sans blessures. La guerre de 1914 était une guerre rude ; les Allemands pilonnaient avec leur artillerie le front français. Jacob nous décrivait ces pilonnages allemands qui avaient tué tous les jours des soldats français. Les hommes qui étaient qui étaient sur le front étaient nuit et jour dans les tranchées ne pouvaient plus être ravitaillés et finissaient part manger même des rats qui cherchaient aussi un refuge dans les tranchées et devenaient une nourriture pour nos pauvres soldats.
En 1948/49 je rencontrai mon cousin Robert à Jérusalem. Nous avions tous deux trouvé un travail dans la fabrication de blocs pour la construction, mais il y avait le danger de la place qui était exposée aux soldats jordaniens et que nous devions traverser tous les jours. Nous étions alors bien payés. J'avais fini par habiter avec sa mère qui est la sœur de ma grand-mère et lui à Katamon. Le seul défaut de ce travail était qu'il fallait aller à pied tous les jours de Katamon jusqu'à l'autre côté de la ville et être exposés aux soldats jordaniens. Alors nous devions passer par la gare qui était déserte. Auprès du mur de la gare il y avait tout le temps un gardien israélien qui dirigeait le va-et-vient des habitants de Katamon qui allaient en ville. Les soldats de la légion arabe étaient perchés sur les murailles de l'ancienne ville ; ils visaient et tiraient sur chaque passant. Ce passage n’était pas agréable mais la nécessite oblige, c’est la loi de la vie, me disait ma tante.
Je me souviens du rôle de ce gardien israélien. Son devoir était d'observer les soldats de la légion arabe. En ce temps, l’armée était jordanienne, c’était la loi, il n’y avait pas de Palestiniens. Tous étaient des Jordaniens et quand il jugeait le moment approprié de passer, il nous faisait signe avec son bras de courir vite vers l'autre côté où il y avait un autre mur qui nous protégeait. Sur dix passants il y avait un parmi nous qui était touché, parfois mort, parfois blessé par les balles des soldats jordaniens. Nous retournions pour le tirer mort ou vivant de la vue des ces soldats. Nous vivions alors sans crainte ni peur, alors que notre vie était tout le temps en danger. Nous faisions face à notre journée avec espoir et courage.
Le soir, au retour du travail, le gardien cédait son rôle à l'obscurité qui était devenue notre gardien protecteur. Je me demande qu'est-ce qu'il y a de changé depuis 64 ans? Ces murailles étaient bien dans la Cisjordanie et ceux qui nous tiraient dessus étaient bien des Jordaniens. Quand du coup le roi Hussein n’en voulait plus de la Cisjordanie il abandonna ce territoire qu’il avait conquis. Il savait bien que cette Cisjordanie appartenait aux Juifs et que les murailles étaient du temple juif et pas autre chose. Du coup on change de chemise. La Cisjordanie on l’appelle West-Bank et les habitants jordaniens on les appelle aujourd’hui les Palestiniens. Je n’ai aucune objection à ce que les Arabes du West Bank habitent là où ils sont, comme nous les Tunisiens nous habitions la Tunisie, sans avoir prétendu être les maîtres de la Tunisie. Ou est la logique arabe ? Donner à César ce qui est à César et donner aux Juifs ce qui est aux Juifs.
Emile Tubiana